Point de vue sur P2V
"Une écologie du regard"
La plénitude du vide
Les promeneurs passent devant les cadres, intrigués par cette absence apparente du contenu auquel ils s’attendent habituellement. Certains continuent leur chemin, d’autres s’arrêtent. Commence alors la transformation. Le vide en lui-même n’existe pas. Il ne prend sa forme et son sens que par ce dont on veut bien l’entourer. Les cadres, comme la nature, ont horreur du vide. Le spectateur crée son propre tableau en l’emplissant à son gré, la transparence initiale disparaît et il jouit du pouvoir de la transformer en quantité d’images. Le regard et même le corps se déplacent en fonction des visions que l’on découvre peu à peu, souvent par hasard. Le plaisir né de la découverte permanente, de la nouveauté de ces images et de la capacité à être l’auteur du passage du vide au plein. Cette interaction paysage-cadre-individu donne à celui-ci une nouvelle signification…
Le passant-passeur
Un paysage, qu’il soit naturel ou urbain, n’existe que par le regard de celui qui le perçoit. Le passant qui a pris la liberté de monter les marches devient le maître d’un jeu entre le vide et le plein, le cadre et le clocher, le village et, par extension, la nature environnant ce dernier. Il se transforme en passeur d’un détail choisi dans l’ensemble de l’espace global qui lui est proposé, élément auquel il donne une importance particulière. Chacun peut ainsi décider ce qui lui apparaîtra comme porteur de beauté, la mer ou la barque seule, la plage ou l’église, ou tout simplement le ciel vide, habité par la seule intensité de sa couleur, symbole d’un infini possible. L’espace concret du paysage s’est démultiplié en autant de représentations personnelles. Les regardeurs se succèdent devant le même cadre et cependant aucune image ne sera semblable à la précédente ou à la suivante. Cet effet des visions différentes donne tout son sens à la théorie initiale de MA2F, si le cadre est universel, le point de vue est personnel.
Les vidéo-cadres
S’il le décide, le regardeur peut aussi s’installer dans l’immobilité devant un cadre, sans obligation de visualiser quoi que ce soit. Il s’abandonne à la seule vision du défilement en temps réel de la transformation des paysages. Le regard va devenir le lieu de toutes les sensations rétiniennes offertes par toutes les mobilités envahissant les cadres devenus vidéastes. L’émotion naît du mouvement perpétuel des diverses atmosphêres. Les nuages, la mer et ses vagues, les barques qui vont et viennent, les promeneurs, deviennent les sujets d’un film muet sans début ni fin.
Les cadres-temps
La focalisation dans le cadre d’une image précise, d’un détail du paysage, démultiplie la vitesse de l’espace-temps. Par exemple, si l’on regarde le ciel normalement, dans sa globalité, le temps de passage des nuages paraît habituel, mais vu à travers un cadre, un nuage précis apparaîtra et disparaîtra à une vitesse décuplée, de mÍme, tout juste aperçue, la barque a disparu. Nous pouvons aussi découvrir comment le clocher et l’église revÍtent des apparences différentes à différents moments. Rapidement, s’attacher à tout ce qui bouge et en saisir l’immédiateté et de ces rapides visions éphémêres, il restera des traces dans la mémoire. Il s’agit d’un effet d’Impressionnisme contemporain, grâce auquel l’œil, et lui seul, remplace le pinceau. Mais alors…
Les points 2 vue sont-ils des illusions ?
Puisqu’en effet, le mÍme objet, vu hors du cadre ou à travers le cadre, observé par différents passants, ne représentera jamais la mÍme image. Ce qui est regardé perd son sens objectif, transformé par le pouvoir que l’artiste a offert au spectateur de modifier le réel en autant de vérités personnelles. Ce qui est vu existe, ce qui existe est réel, chacun voit quelque chose, donc tout est vrai. Des illusions naît la vérité, c’est le droit individuel de croire en ce que l’on voit. La nature est utilisée par l’artiste comme prétexte au jeu et l’individu libre de participer ou non à ces actes ludiques.
Le regard-moi
Comme nouvelle invention du passant, oser passer derriêre le cadre, emplir le vide de lui-mÍme, mettre en scêne son propre corps, l’impliquer à l’intérieur du cadre et sans être peintre, connaître la joie de s’auto-portraiturer. Narcissisme positif puisque chacun y trouve sa liberté sans gêner celle de l’autre. Connaître la joie d’être photographié "encadré". Emporter avec soi l’œuvre en soi, le dernier tableau, celui rendu possible grâce à l’artiste qui offre le cadre et à l’individu qui l’emplit de son image. Connaître la sensation de se croire pour un moment devenu à la fois un artiste et son propre modêle. Le sens du cadre a changé de mains, l’appropriation est à son comble. Il est devenu cadre-photo. Le visiteur quitte le village avec ce souvenir concret : sa propre création associée à celle de l’artiste. L’acte social initié par l’artiste est dépassé et atteint sa complête efficacité par le détournement du premier sens du cadre, capter le clocher, au profit de la captation de soi par le médium photographique.
Embarquement pour Collioure
Collioure serait-elle devenue la nouvelle Cythêre, l’île grecque dédiée à Aphrodite, lieu des plaisirs amoureux ? Sur le tableau Embarquement pour Cythêre, Watteau, en 1717, décrivait des couples d’amants, en route pour vivre librement un érotisme dont les artistes du XVIIIe siêcle étaient friands. A Collioure, le cheminement déterminé par les cadres de MA2F, offre la possibilité d’un parcours initiatique de l’amour, le village étant substitué à l’île mythique. Les 12 points 2 vue permettent au clocher masculin de prendre possession du vide féminin, mais à l’inverse, ce vide féminin peut se saisir de l’objet phallique… Nous jouerions alors†Les fÍtes galantes du XXIe, chaque individu utilisant les cadres et le clocher comme médias de ses fantasmes, sensations momentanées, fugitives et délectables, sans lesquelles la vie n’aurait pas le mÍme attrait. La progression des désirs est assurée par la graduation du parcours, dans un Collioure devenu nouveau sanctuaire d’Aphrodite. Le bonheur est donc possible ? Peut-être, si nous nous laissons guider par…
Le phare-clocher
Lors de sa construction il était seulement phare, guide enraciné dans la terre-mêre. Ce phare profane va nous ramener vers un autre lui-même, métamorphosé en clocher sacré. Les 2 sont devenus 1. Unique objet à double signification, que nous allons découvrir. Puisque notre parcours se termine et que le désir d’une fin glorieuse s’est peu à peu précisé, laissons-nous donc guider par le phare vers cette ultime recherche…
Le secret du Clocher
Pour le découvrir, invoquons les bonnes grâces d’un intercesseur efficace, le dieu Min, transformation d’Osiris par l’imaginaire des anciens Egyptiens, au cours de l’évolution de leurs mythes. Il fut représenté sur ses temples, doté d’un phallus en érection inhabituelle, qui lui valut son épithête de Min ithyphallique. Ce dieu était honoré au cours de certains rituels de renaissance. Chaque année au temps des moissons, les Egyptiens offraient leurs incantations à Min, dont ils attendaient en retour, non seulement l’assurance de bonnes récoltes, mais surtout la permanence de leur vigueur sexuelle. Le clocher de Collioure, Nouveau Min par sa forme mÍme, va se prêter à un rite. Guidés par le souvenir de l’ancien phare, nous reviendrons annuellement vers cette idole contemporaine, pour la toucher avec espoir… Mais à une condition†: celle de croire intimement en ses pouvoirs de régénérescence, de vigueur retrouvée, de résur-érection du désir. Pour en avoir fait lui-même l’expérience (paraît-il…) c’est le secret que nous livre MA2F.
